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Documents de Boxheim

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Les documents de Boxheim, rédigés le 5 août 1931 par le juge et membre du parti nazi Werner Best, sont un plan de coup d'État élaboré par des membres du NSDAP. Leur nom fait référence à la ferme de Boxheim, à Lampertheim près de Darmstadt en Hesse, où des membres des instances dirigeantes du parti nazi de Hesse se sont réunis à plusieurs reprises durant l'été 1931. La publication du document à l'automne 1931 suscite d'importantes controverses.

Contexte

Heinrich Brüning,  Chancelier 1930-1932
Heinrich Brüning, Chancelier 1930-1932

À l'automne 1931, le chancelier Heinrich Brüning (du Zentrum) gouverne la République de Weimar principalement par ordonnances, en vertu de l'article 48 de la Constitution de Weimar. Dans le contexte économique de la Grande Dépression, le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) soutient Brüning, et vote régulièrement au Reichstag contre la suppression du régime d'ordonnances, réclamée instamment par le parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), le parti populaire national allemand (DNVP) et le parti communiste (KPD) : celle-ci aurait conduit à la dissolution du Reichstag et à de nouvelles élections, alors que le NSDAP avait déjà obtenu 18 % des suffrages aux élections législatives allemandes de 1930[1].

Sous la pression du Président du Reich Paul von Hindenburg, le chancelier forme cependant un nouveau cabinet le 10 octobre 1931. Le NSDAP et le Stahlhelm, une organisation paramilitaire de vétérans, organisent immédiatement d'importantes manifestations. Brüning débute alors une collaboration avec le NSDAP, en prévision de l'élection présidentielle allemande de 1932. L'objectif d'apprivoiser le NSDAP est une idée du ministre de l'Intérieur Wilhelm Groener et de Kurt von Schleicher. Cet objectif n'est cependant viable que si Hitler maintient son action politique dans un cadre légal, comme il s'y est engagé fin septembre 1930[1],[2].

Carl Severing et le ministre de l'Intérieur de Hesse Wilhelm Leuschner s'érigent contre cette politique d'apprivoisement du NSDAP : ils souhaitent au contraire le poursuivre pour haute trahison, et l'interdire[2].

Publication

Werner Best, (1942)
Werner Best, (1942)

Dans un premier temps, Werner Best communique ses plans en août et en septembre 1931 au NSDAP de Hesse ainsi qu'aux instances nationales du parti. Cependant, ils ne suscitent que peu d'intérêt[3], et Rudolf Hess les écarte comme étant une « blague de jeune imbécile »[4].

La publication des documents intervient dans un second temps. Wilhelm Schäfer, qui avait pris part à plusieurs réunions à la ferme de Boxheim, s'était peu à peu éloigné du NSDAP. Werner Best l'avait en effet contraint à quitter son mandat de député au Landtag, parce que Schäfer avait fourni un curriculum vitae inexact. Son appartement avait ensuite été fouillé par des membres de la SA. Schäfer quitte alors le parti nazi et transmet le 25 novembre 1931 les documents de Boxheim à la police de Francfort[5].

Les informations de Schäfer fournissent à Leuschner un moyen de faire la preuve du caractère illégal du NSDAP. Il ordonne le 25 novembre plusieurs perquisitions et mandats d'arrêts envers des membres du NSDAP suspects, à Darmstadt, et ceux-ci fournissent des éléments attestant de la véracité des documents. Leuschner les transmet ensuite à la presse[4],[6].

Contenu

Les originaux des documents de Boxheim ne sont pas accessibles et se trouvent, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un centre d'archives moscovite[7]. Werner Best en publie lui-même en mai 1932 une version à compte d'auteur, accompagnée de commentaires justificatifs[8]. La version la plus fréquemment utilisée s'appuie sur une publication réalisée en 1953 par l'hebdomadaire Das Parlament[9].

Les documents de Boxheim rassemblent plusieurs projets de décrets, ainsi que l'ébauche d'un appel à la population, dans l'hypothèse d'une conquête du pouvoir. Leur titre indique : « Projet de première déclaration de notre direction suite à la chute des autorités étatiques, à la victoire sur le communisme, pour une région unie dans une même administration ». Best fait l'hypothèse d'une révolte communiste dirigée contre le gouvernement. Il la compare à la révolution de novembre, et indique qu'elle susciterait « un nouvel état de droit ». Pour le salut du peuple, des groupes nazis armés devraient alors prendre le pouvoir et décréter l'état d'urgence. Ces groupes exerceraient un pouvoir exécutif illimité. Tous les opposants politiques seraient incarcérés « à titre préventif » et immédiatement dans des camps de concentration rapidement mis en place[10]. « Le principe est de punir la résistance par la mort », notamment toute désobéissance aux nouveaux décrets issus du coup d'État. Quiconque ne livrerait pas sous 24 heures les armes en sa possession serait abattu, de même que les agents publics qui se mettraient en grève ou commettraient une action de sabotage[11]. Des cours martiales doivent cependant être mises en place, indiquent les documents, « pour éviter l'apparence de l'arbitraire »[12].

Réactions

Presse

La publication des documents entraîne une protestation généralisée en Allemagne, de la presse communiste à la presse conservatrice. On demande la traduction de l'auteur de ces plans devant le tribunal du Reich pour haute trahison[13]. Le journal social-démocrate Vorwärts commente le 26 novembre 1931, dans un article intitulé « les plans sanglants de la Hesse » :« Gouverner, cela signifie pour ces gens abattre les autres. Leur imagination est emplie de scènes d'exécutions. L'envie de pouvoir est, pour eux, synonyme d'envie de meurtre »[14]. Carl von Ossietzky, éditeur de la Weltbühne, qualifie les documents de « fantasmes de bourreau d'un juge hessois », avec lequel « la rue serait livrée aux hooligans et à l'armée des coupeurs de gorge de la SA, qui réprimerait dans le sang toute opposition, aussitôt qualifiée de Commune »[15].

À l'étranger

Le chargé d'affaires britannique à Berlin, Sir Basil Newton, annonce au Foreign Office que le mouvement nazi planifie une dangereuse prise de pouvoir révolutionnaire[16]. L'ambassadeur français André François-Poncet espère que le scandale issu de la révélation de ces documents permettra de mettre fin à la dangereuse politique d'apprivoisement du NSDAP, mais il en doute. Il résume la situation, le 3 décembre, pour le ministre des Affaires étrangères Aristide Briand :« L'affaire de Boxheim a compliqué, empiré et tendu l'état des choses en Allemagne. Elle est un élément supplémentaire qui contribue à l'impuissance et à la peur généralisée »[17]

Reich

Le gouvernement s'attache à présenter l'affaire de façon moins dramatique : le lendemain de la publication des documents, le procureur principal du Reich Karl Werner déclare que les mesures violentes contenues dans le plan ne s'adressent en aucun cas au gouvernement actuel, mais à l'éventualité d'un soulèvement communiste, et souligne qu'il n'a lui même pas ordonné les perquisitions[5]. Brüning indique dans ses Mémoires, qu'il avait incité Werner à minimiser l'affaire[18]. Au ministère de la Justice du Reich on est également d'avis que l'infraction de haute trahison n'est pas constituée à partir des documents, car elle suppose l'intention de renverser le gouvernement par la violence, et ne s'applique pas dans le cas d'un putsch communiste[2],[11].

NSDAP

La presse du parti indique d'abord que les documents sont des faux. Hermann Göring, missionné par Hitler, se hâte le 27 novembre de rassurer Groener, en indiquant que les plans de Best n'ont pas le moindre lien avec la direction du parti, qui « reste comme auparavant, et ainsi qu'il l'a exprimé et juré assez souvent, dans le plus strict cours de la légalité »[19]. Hitler, qui en privé s'entretient de façon amicale avec Best et l'appelle en plaisantant « Oiseau de mauvais augure », prend cependant nettement ses distances avec lui lors d'une interview accordée à la presse étrangère le 4 décembre[20]. Il déclare notamment, dans la perspective de l'élection présidentielle de 1932, « un parti qui peut compter sur 15 millions d'électeurs n'a vraiment aucun besoin d'entreprendre une action illégale »[2]. Les membres du parti qui ont pris part aux discussions de Boxheim sont tous suspendus provisoirement, et une enquête interne est menée par Hans Frank sans donner de résultats. Le 9 décembre, Hitler juge cependant nécessaire d'interdire toute discussion sur les formes et modalités d'une prise du pouvoir nazie, infraction punie d'une exclusion du parti[21].

Poursuites

Le Tribunal du Reich à Leipzig
Le Tribunal du Reich à Leipzig

Le juge Werner Best est suspendu du service d'État, et une procédure pour haute trahison est ouverte contre lui le 30 novembre. Leuschner réclame, mais en vain, que le procès soit public, car il espère que celui-ci révèle au grand jour les objectifs de conquête violente du pouvoir du NSDAP. Le 12 octobre 1932, Best est acquitté par le tribunal, qui allègue un manque de preuves. Best avait déclaré au tribunal de façon constante que les nationaux-socialistes n'interviendraient que dans l'éventualité première d'un coup d'État communiste[22].

Historiographie

L'accession au pouvoir des nazis se déroule bien différemment, le 30 janvier 1933, des plans de Werner Best. Karl Dietrich Bracher estime cependant dans une étude parue en 1955 que les ébauches de Best sont une bonne preuve de la « position radicalement totalitaire » des membres subalternes du parti nazi, qui désavouaient la politique de légalité de la direction, jugée opportuniste[23]. Erich Eyck indique en 1959 que les documents de Boxheim sont bien une entreprise de haute trahison, et que l'argumentation de Best devant le tribunal relève d'un cynisme assumé[24].

Pour Heinrich August Winkler, l'intérêt des documents de Boxheim ne réside pas tant dans leur vertu programmatique, que dans la réaction qu'ils suscitent dans les élites bourgeoises de la République de Weimar. Il compare la « nonchalance » dont font preuve le parquet et le gouvernement du Reich au zèle qui les anime dans les poursuites envers les critiques qui viennent de la gauche et conclut : « le traitement des documents de Boxheim montra à quel point des pans de la justice et de la haute bureaucratie s'étaient déjà rangés, bien avant la prise de pouvoir effective d'Hitler, du côté de la victoire finale du national-socialisme »[14]. Christian Striefler rejoint l'argumentation de Best et tient les documents pour une simple « réflexion préventive sur le comportement à adopter en cas d'une effective prise de pouvoir communiste », dont de nombreux nazis estimaient qu'elle leur permettrait « d'atteindre plus vite leur but »[22]. Ulrich Herbert, le biographe de Best, pense en revanche que le scénario d'un putsch gauchiste esquissé dans les documents n'est qu'un stratagème, qui « confère aux fantasmes de violence des droites un habit de légalité, en faisant de la dictature une mesure défensive, et en associant l'action brutale et radicale à la conservation des formes du droit »[7].

Notes et références

  1. a et b (de) Gotthard Jasper, Die gescheiterte Zähmung : Wege zur Machtergreifung Hitlers 1930–1934, Suhrkamp, (ISBN 3518112708), p. 63-72
  2. a b c et d (de) Gerhard Schulz, Von Brüning zu Hitler : Der Wandel des politischen Systems in Deutschland 1930–1933, Berlin, Walter de Gruyter, (ISBN 3110135256), p. 601-608
  3. (de) Jürgen Matthäus, Enzyklopädie des Nationalzosialismus, Stuttgart, Klett-Cotta, , « Boxheimer Dokumente », p. 400
  4. a et b (de) Martin Loiperdinger, Hessen unter dem Hakenkreuz, Francfort sur le Main, , « Das Blutnest vom Boxheimer Hof », p. 434
  5. a et b (de) Tilman Koops, Akten der Reichskanzlei : Weimarer Republik. Die Kabinette Brüning I und II, Boppard, Boldt Verlag, 1982-1990 (lire en ligne)
  6. (de) Carl Misch, « Das Boxheimer Dokument », Vossische Zeitung,‎ , p. 1 (lire en ligne)
  7. a et b (de) Ulricht Herbert, Best : Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernunft 1903 bis 1989, Bonn, J.H.W. Dietz Nachf., , p. 115
  8. (de) Werner Best, ... wird erschossen : Die Wahrheit über das Boxheimer Dokument, Mayence,
  9. (de) « Die Boxheimer Dokumente », Das Parlament,‎ , p. 2
  10. (de) Bernt Engelmann, Einig gegen Recht und Freiheit : Ein deutsches Geschichtsbuch, Göttingen, Steidl, , p. 165
  11. a et b Stephen P. Halbrook, Bas les armes ! : Le désarmement des Juifs et des "ennemis intérieurs" du IIIe Reich, Paris, Slatkine, , 342 p. (ISBN 2832107486)
  12. Jean-Marc Dreyfus, Les rapports de Berlin, Paris, Fayard, , 244 p. (ISBN 2213665982)
  13. (de) Erich Heyk, Geschichte der Weimarer Republik, Stuttgart, , p. 418
  14. a et b (de) Heinrich August Winkler, Der Weg in die Katastrophe : Arbeiter und Arbeiterbewegung in der Weimarer Republik 1930–1933, Bonn, J.H.W. Dietz Nachf., , p. 448-449
  15. (de) Carl von Ossietzky, « Der Weltbühnen-Prozeß », Die Weltbühne,‎ , p. 803-811
  16. (de) Hermann Graml, Zwischen Stresemann und Hitler : Die Außenpolitik der Präsidialkabinette Brüning, Papen und Schleicher, Oldenbourg Verlag München, , p. 180
  17. (de) Claus W. Schäfer, André François-Poncet als Botschafter in Berlin (1931–1938), Oldenbourg Verlag, , p. 154
  18. (de) Heinrich Brüning, Memoiren 1918–1932, Stuttgart, DVA, , p. 463
  19. (de) Johannes Hürter, Wilhelm Groener : Reichswehrminister am Ende der Weimarer Republik (1928–1933), Oldenbourg Verlag München, , p. 318
  20. « Das Boxheimer Dokument vom November 1931 » (version du 26 juin 2009 sur l'Internet Archive), sur www.zukunft-braucht-erinnerung.de,
  21. (de) Ilse Maurer et Udo Wengst, Staat und NSDAP 1930–1932 : Quellen zur Ära Brüning, Düsseldorf, Droste Verlag, , p. 258
  22. a et b (de) Christian Striefler, Kampf um die Macht : Kommunisten und Nationalsozialisten am Ende der Weimarer Republik, Berlin, Propyläen Verlag, , p. 298
  23. (de) Karl Dietrich Bracher, Die Auflösung der Weimarer Republik : Eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie, Düsseldorf, Droste Verlag, , p. 381
  24. (de) Erich Eyck, Geschichte der Weimarer Republik, Stuttgart, , p. 418


Voir aussi

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